Le turc, langue “artificielle” au service du mythe de l’Etat-Nation

Par UMUT ELHAN, Etudiant en 2A sur le Campus de PARIS

Il existe un lien très fort entre le sentiment d’appartenance nationale et la langue. La langue du fait qu’elle soit nationale et riche est le facteur principal du développement du sentiment national ”.

C’est ainsi que Mustapha Kemal Atatürk, fondateur de la République de Turquie mettait en avant la corrélation entre la langue et le sentiment d’appartenance nationale. Il a œuvré deux décennies durant à la construction d’une nation issue des cendres du grand homme malade de l’Europe. Dans ses visés nationalistes, il forgea cette langue vernaculaire aux services de la construction d’une identité nationale composante d’une nouvelle nation : la Turquie.  

Les langues font partie plus généralement des repères clefs d’une communauté imaginée, un concept développé par Benedict Anderson. Le cas turc n’est pas isolé, de nombreuses communautés se sont reposées sur leurs langues afin de construire le mythe national à l’image de la Pologne, la Finlande, la Serbie, la Russie… La nation reste une construction artificielle. L’État stimule un sentiment d’appartenance entre les individus composant sa population. Dans ce dessein, la langue reste un outil de communication connectant les membres d’un groupe au sein duquel ils lisent, parlent, chantent dans un même langage. Le turc n’a sans nul doute servi à cette construction en transparaissant à travers les différentes visées d’un État turc qui semble donner de nos jours un nouveau visage à sa nation sous son leader autocratique actuel : Recep Tayyip Erdoğan.  

Cet article a vocation à présenter la construction de la langue turque au sein des tumultes de l’élaboration de l’État turc moderne, ses aspirations politiques se traduisant dans la langue.  

Le déploiement du nationalisme turc comme remède à l’hémorragie d’un empire mourant

Le siècle de la révolution industrielle a été celui de l’ouverture sur l’Europe pour l’empire Ottoman. Cet ancien empire transcontinental, s’étalant des portes de Vienne jusqu’aux portes du Maroc à son apogée au XVI-XVII siècle, n’est au XIX que l’homme malade de l’Europe. Notre point de départ est l’année 1876, date d’accession au trône du sultan Abdülhamid II. Cette date marque aussi la fin du Tanzimat (1839-1876), une période de réforme dans l’armée, l’administration, et l’économie de l’empire. Certains historiens s’accordent à parler de ces réformes comme ayant favorisées la naissance d’un nationalisme “ottoman” qui deviendra turc par la suite. Pourquoi ?  

Ces réformes ont favorisé l’émergence d’élites ottomanes qui ont eu accès à un enseignement à l’Européenne de qualité dans des collèges et lycées français, italiens, anglais d’Istanbul qui ont vu le jour au XIXe siècle. Par la suite, ces élites ont intégré la bureaucratie ottomane au sein d’institutions nouvelles comme la banque centrale ottomane. Cette même élite qui vivait à l’occidentale, tend à modifier progressivement la langue ottomane par l’ajout de mots principalement d’origine française. Cette nouvelle génération de bureaucrates et d’intellectuels va très vite former un groupe nommé les jeunes turcs. C’est un groupe composé d’intellectuels, révolutionnaires séculaires, libéraux qui veulent doter l’empire d’une constitution. In fine, ce groupe va devenir l’embryon du nationalisme turc en soutenant l’idéologie du panturquisme. Les idéaux des jeunes turcs se diffusent par les affiches et les écrits dans un turc-ottoman qu’ils forgent de plus en plus. Les mots de racine turque et européenne imprègnent la langue. D’après Gellner, le nationalisme représente des stratégies mises en œuvre par des “entrepreneurs politiques” qui désirent former un groupe homogène afin de l’utiliser ensuite dans leur quête du pouvoir. Cette théorie s’applique aux jeunes-turcs, mais plus particulièrement à son bras politique : le comité d’Union et progrès, qui renversera le sultan Abdülhamid II. Pour leurs fins, la langue reste un moyen pertinent d’homogénéisation démographique. En effet, des populations ethniquement non-turques comme les Arméniens sont d’une certaine manière assimilées à travers une langue qui n’est pas la leur. Cette assimilation linguistique se traduisant par la non-reconnaissance des langues régionales puis du poids presque inviolable du turc comme patrimoine national, va se poursuivre sous la République turque et jusqu’à nos jours. 

Une langue “nationale” s’impose aux individus dans les administrations qui voient le jour puis dans l’espace public. La langue unique est devenue une condition sine qua non pour la construction d’une nation. Les entrepreneurs politiques souhaitant son avènement optent, comme tend à le rappeler l’essayiste québécois André Belleau, pour un calcul simple : ÉTAT = NATION = LANGUE UNIQUE.  

Pourtant, avant le XIXe siècle, les différents groupes ethniques composant l’empire Ottoman utilisaient la même langue pour communiquer entre eux sans que cela ne pose de réelles divergences. Par exemple, les arméniens et les rums parlaient le turc ottoman afin de commercer avec les turcs. En quoi au XIXe siècle, le recours à une seule langue nationale n’a t-elle pas la même signification qu’auparavant ? Le XIXe siècle apporte le réveil de la conscience collective ayant pour point de départ le siècle des lumières et la Révolution française. Les écrits de Karl Marx se construisent dans cette continuité. Il représente la conscience collective dans le social. Le réveil s’opère pour les différents groupes ethniques qui souhaitent accéder à l’indépendance dans leurs berceaux civilisationnels. L’empire Ottoman n’est pas épargné par ce processus. Du fait de sa nature multi-ethnique, plusieurs nations tendent à vouloir se construire en son sein. La langue turque tend à assimiler ces ethnies en laissant en retrait les autres langues.  

Progressivement, la fin du XIXe siècle marque la fin d’un processus de turquisation de la langue turque afin d’y soustraire son ADN oriental. La langue ottomane se métamorphose avec l’apparition des journaux et d’une littérature influencée par les canons à l’Européenne. L’emprise du farsi et de l’arabe est progressivement réduite à partir de la Renaissance, période à laquelle les productions scientifiques apparaissent en turc ottoman mettant fin à la domination linguistique de ces deux langues. Le farsi par exemple était auparavant au rang de langue officielle dans l’Empire des Seldjoukides (1037-1194) et l’arabe était la langue d’ordre juridique, théologique ou scientifique. La langue perd de sa distinction entre l’usage oral et écrit afin de garder une forme unique. Donc le XIXe siècle remplace la sémantique arabo-persane du turc pour l’orienter vers une structure lexicale plus nationale proche de l’occident en incluant un vocabulaire français et anglais. Le nouveau turc-ottoman illustre les changements qui opèrent au sein de l’empire tout en laissant présager le cours de l’Histoire. À la fin de l’empire, la langue conserve encore son alphabet arabe, mais le travail de raffinage de sa structure est accompli en parallèle d’une épuration ethnique au sein de l’empire afin de distinguer un peuple turc uniforme : des campagnes d’épurations ont été effectuées à la fin du XIXe siècle et encore plus tragiquement avec le génocide arménien de 1915. Le travail de turquisation démographique s’est reflété dans la langue turque, cependant c’est avec Mustapha Kemal Atatürk que le glas de cette transformation sera sonné.

La langue comme ciment de la patrie, portée par les révolutions d’Atatürk 

Ne reconnaissant pas la destinée de l’empire Ottoman après la défaite de la Première Guerre mondiale, Mustapha Kemal va s’efforcer de redéfinir les cartes. Son action va pousser les puissances étrangères à s’asseoir de nouveau à la table des négociations entérinant le traité de Sèvres avec celui de Lausanne (1923).  

Une fois les frontières de la nation turque dessinées, Mustapha Kemal s’est employé à construire politiquement la Turquie. Ainsi, les années 20 marquent le premier tournant dans la nouvelle Turquie : celle de l’entérinement de l’empire Ottoman. L’abolition du Califat en 1924 marque le début de ces changements avec celle de la proclamation de la République le 29 novembre 1923. Ces changements effacent les dernières traces politiques de l’empire. Néanmoins, l’empire persiste culturellement. Mustapha Kemal va donc imposer des changements drastiques dans l’organisation de la religion musulmane sunnite majoritaire en Turquie avec la création du Diyanet en 1924. La loi interdisant le port du chapeau traditionnel ottoman, le fez, est prohibée en 1925. La langue n’en reste pas du moins en dehors des priorités de Mustapha Kemal. Il lance la révolution des lettres (Harf devrimi) en 1925 dans le but de changer définitivement la langue turque en la dotant d’un alphabet latin en remplacement de l’alphabet arabe en vigueur depuis des siècles. La révolution des lettres est un grand coup politique et culturel. Le changement de l’alphabet transforme le turc en véritable langue vernaculaire nationale dotée d’un alphabet propre et unique avec des lettres tels que ö, ş, ı, ü, ğ. La lettre q n’est pas intégrée à la langue malgré des interrogations entre le q et le k, mais c’est finalement la lettre k qui est gardée car leurs sonorités sont similaires en turc, mais le q est plus significatif d’une sonorité arabe. Cette démarche isole linguistiquement la Turquie du Moyen-Orient majoritairement arabophone, tout en la rapprochant à l’apparence d’une langue plus occidentale. Le turc sous sa nouvelle forme est immédiatement enseigné dans les écoles de la République qui inculque aux nouvelles générations le mythe de la nation turque et le patriotisme. La langue turque devient définitivement un élément de l’imaginaire collectif, mais aussi un moyen de transmettre le sentiment d’appartenance. Certains mots nous illustrent assez bien ces points, par exemple le mot yurt qui apparaît dans la devise turque : yurtta sulh cihanda sulh (paix dans la patrie, paix dans le monde) signifie la maison, mais aussi la nation ou la patrie.  

Dans les années 30, une nouvelle loi rend obligatoire l’usage du nom de famille. Depuis des siècles, les Turcs n’ont pas eu de noms de famille et se faisaient appeler comme étant le fils ou la fille d’intel. Afin de faciliter l’organisation administrative, les noms de familles sont introduits. Cependant nous ne pouvons nier un aspect politique et nationaliste, car les noms de familles turcs donnent un sentiment d’appartenance collectif à une famille turque avec un nom de famille turc.

Cette loi permet à Mustapha Kemal de prendre le nom d’Atatürk, littéralement le père des Turcs. Atatürk devient le père d’une nation et le demeure encore de nos jours. Son nom de famille est strictement exclusif et ne peut être attribué à quiconque, cela participe à la mystification d’Atatürk même après sa mort le 11 novembre 1938.  

En somme, dans les premières années de la République, la langue est utilisée comme un moyen de réunion d’une large population au sein d’une seule symphonie à l’unisson au rythme d’une nation en pleine construction.  Tout au long du XXe siècle, le turc va se déployer notamment à travers une littérature turque moderne forgée par des grands écrivains tels que Nazim Hikmet, Yaşar Kemal, Orhan Veli, Sabahattin Ali, Halid Ziya Uşaklıgil puis plus tardivement et jusqu’à nos jours Ayşe Kulin, Elif Şafak et Orhan Pamuk premier prix nobel turc (2006).  

Le turc de nos jours : entre effets de la mondialisation et désirs de reconstruction islamo-conservatrice de Erdoğan.

Le déploiement de la mondialisation à travers le monde n’a pas épargné la Turquie. L’arrivée de l’internet est marquante à cet égard car elle a apporté des nouveautés au sein de la langue turque. Les Turcs se sont habitués à l’apparition du w pourtant absent dans l’alphabet turc mais présent dans les liens des sites web. Le langage du web a aussi participé à la diffusion plus large des mots anglo-saxons. Ce phénomène s’observe dans toutes les autres langues comme le français, l’espagnol… Tout comme l’Académie française, les institutions responsables des langues nationales tentent de préserver pour le tout l’aspect national des langues. Mais la mondialisation transcende les frontières nationales et l’anglais s’impose peu à peu comme la norme de communication inter-nations, ce qui entraîne une mutualisation des références culturelles. Ces évolutions sont vues d’un mauvais œil par Recep Tayyip Erdoğan et son parti islamo-conservateur au pouvoir l’AKP.  

En effet, Erdoğan ambitionne de romancer une Turquie enracinée dans une nouvelle culture plus proche du passé Ottoman et Seldjoukides. Il évoque sans scrupule la place de la religion musulmane dans ses visions néo-Ottomanes malgré son statut de Président d’un pays ayant la laïcité inscrite dans sa constitution depuis 1937. Il décrit le langage dit de plaza ou bien communément appelé le turklish (mélange de Turkish et English). En réaction à ce phénomène significatif de l’ouverture sur le monde et résultant des flux d’échange, Erdoğan promeut un jargon imprégné de mots d’origine arabe ou encore des termes divisant la société turque. Le terme d’“onlar” signifiant “eux” en turc est un des mots récurrent du vocabulaire du Président turc. Il ne conçoit plus la Turquie comme un tout unique mais bel et bien comme une nation fragmentée. Au-delà de la Turquie, les relations internationales sont perçues d’une manière similaire. Erdoğan marque une distinction entre les pays musulmans et les pays qui ne le sont pas, en considérant la Turquie et le reste comme étant plus ou moins des alliés ou des opposants selon le pays qu’il évoque. Les termes victimisant prennent le pas lorsque la Turquie est enlisée dans des problèmes avec l’Europe ou bien dans des dysfonctionnements propres à la mauvaise gestion économique de ces dernières années. La langue turque est maniée au travers d’un jargon propre aux pro-Erdoğan afin d’accompagner leurs visées socio-économico-politiques. De plus, Erdoğan ne cache pas son opposition à la révolution des lettres établie sous Atatürk, il estime que cet événement a laissé une très grande partie de la population illettrée. Cela revient à critiquer l’héritage des premières heures de la République ainsi qu’à soutenir les groupes extrémistes totalement en faveur du retour de l’arabe. Or cette déclaration est fausse car sous l’empire Ottoman seulement 10% de la population pouvait lire et écrire, ce qui s’explique par le manque d’investissement dans l’enseignement public et la complexité de l’ancienne langue. Toutefois, le langage employé par le pouvoir turc reste à l’état de jargon car une majorité de la population ne reconnaît nullement cet usage de la langue turque.  

Récemment la polémique autour des paroles d’une chanson de la plus grande chanteuse turque, Sezen Aksu, rappelle l’importance des mots tout en démontrant le niveau des clivages en Turquie. Recep Tayyip Erdoğan a déclaré :

“Il est de notre devoir d’arracher les langues qui s’adressent à Adam et Eve lorsque cela est nécessaire”.

Ces dernières années, les joutes verbales dévoilent la hausse de la violence verbale et de l’animosité ambiante entre une Turquie conservatrice et séculaire. La langue comme moyen de communication retransmet ces échanges en s’effaçant quelque peu sous la colère des uns et les discours politiques des autres. 

En somme, la langue turque s’est développée en même temps que la construction de l’État nation turc au point d’en devenir un des piliers de l’imaginaire collectif. La langue turque représente assez bien les évolutions sociopolitiques de la Turquie historique et contemporaine. Elle reste tantôt contestée comme étant un ersatz de l’arabe ou bien est aiguisée à la manière d’une épée afin d’exprimer les opinions du régime en place. Une chose est sûre, elle continuera d’être utilisée par les millions de Turcs fiers de leur histoire et ô combien passionnés de s’exprimer dans une langue synthèse de la nature multi-ethnique et très riche de ce pays.  

Bibliographie:

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