Russie-Ukraine : une lutte des influences aux confins de l’Europe, une guerre pour le contrôle de “l’étranger proche”.

Par UMUT ELHAN, Etudiant en 2A sur le Campus de PARIS

Le 24 février 2022, la Russie est entrée en Ukraine par le biais d’un plan d’envahissement à la suite de la reconnaissance quelques jours auparavant de la non-existence de l’Ukraine et de l’indépendance des Républiques séparatistes. Alors que le risque d’un conflit majeur en Europe est toujours d’actualité, les pourparlers ont cessé face à la stupeur des Européens engagés à imposer des sanctions. À l’inverse de 2014, la Russie s’enlise dans une véritable guerre sans pour autant la nommer. Le bombardement des grandes villes comme Kiev imprègne les médias et les esprits face à un tableau inédit dans cette région de l’Europe depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. 

 Le conflit Russo-ukrainien n’est guère nouveau et pour le comprendre il est nécessaire d’étudier l’histoire commune russo-ukrainienne ainsi que la dogma russe en politique étrangère depuis la fin de l’URSS.  

Russie-Ukraine : Deux pays frères aux envies différentes.

L’Ukraine représente le berceau civilisationnel de la nation russe actuelle. Les Russes, les Ukrainiens et les Biélorusses puisent leurs origines communes dans les racines de la principauté de Rus’ de Kiev, fondée en 882 par Oleg le Sage. Par la soumission des diverses tribus et populations présentes dans les vastes plaines d’Europe de l’Est, les frontières de la Rus’ de Kiev furent étendues jusqu’aux portes de la Laponie. C´est aussi sous cette principauté que  Moscou fut fondée en 1147, que les populations de la région furent christianisées, et qu´apparurent les prémices de la langue russe moderne. Malgré sa vaste étendue, la Rus’ de Kiev ne résistera point aux invasions mongoles, ni au morcellement en petites entités de son vaste territoire. 

La Russie actuelle s’est construite à partir de la principauté de Moscou (1263-1328) qui deviendra la Grande-principauté de Moscou (1328-1547) puis le Tsarat de Russie sous Ivan IV le terrible une fois s’être proclamé Tsar de toutes les Russies. Ces “Russies” intègrent l’héritage de la Rus’ de Kiev par le pouvoir de Moscou qui s’en réclame comme le légitime héritier. Le Tsarat va s’efforcer de croître jusqu’à devenir l’empire russe que la civilisation occidentale connaît jusqu’aux deux révolutions de 1917. Dans le cours de son existence, l’empire parachève la volonté d’Ivan IV le terrible voir la dépasse, avec notamment l’annexion de la Crimée par Catherine II dit la Grande en 1783. 

Sous l’ère soviétique, la distinction entre la Russie et l’Ukraine continue à être reniée politiquement afin de ne garder qu’une simple dénomination relevant du domaine administratif. Pendant des siècles de vie commune, les deux peuples se sont construits en se ressemblant. Sous l’URSS, Nikita Khrouchtchev, un transfrontalier du Donbass, ayant grandi entre la Russie et l’Ukraine accède à la fonction suprême de l’Union Soviétique : président du conseil des ministres d’URSS. C’est également lui qui raccorde la Crimée à l’Ukraine par un simple décret en 1954. Ce geste était alors insignifiant, les deux régions faisant partie du même Etat. Cependant, cette zone fut chargée d’enjeux quelques décennies plus tard en 2014, lorsque la Russie profita de tensions internes en Ukraine pour annexer la Crimée sous prétexte du sentiment majoritairement pro-russe qui y existe. 

En 1991, à la chute de l’Union Soviétique, la plupart des pays de l’ex-Union Soviétique s’émancipent de l’influence russe. Ils rejoignent peu à peu l’Union Européenne entre 2004 et 2007. L’Ukraine quant à elle est tiraillée entre une appartenance à la sphère russe du haut d‘1/3 de sa population russophone et une Ukraine avec des aspirations européennes. La révolution orange de 2004 est le cri d’indépendance de cette Ukraine pro-européenne, mobilisée par des acteurs comme Viktor Iouchtchenko. Dans ce contexte ukrainien du début des années 2000,  le retour d’une Russie agressive sous l’égide autoritaire de Vladimir Poutine héritier de Boris Eltsine inquiète. 

L’arrivée de Vladimir Poutine au pouvoir est marquée par un boom économique reposant sur les énergies fossiles, mais aussi par un retour hégémonique de la nation russe sur la scène régionale puis internationale. L’hégémonie se définie selon Frédéric Ramel comme étant la concentration des moyens matériels au service de la puissance d’un État, ou encore la légitimation d’un discours dominant fondé sur la confusion entre l’intérêt particulier d’un État et l’intérêt universel. Les définitions de l’hégémonie ne font pas consensus. Toutefois, à l’échelle de la Russie, ces dernières paraissent crédibles notamment lorsque Vladimir Poutine s’oppose à l’entrée de l’Ukraine à l’OTAN pour motifs de sécurité intérieure et mondiale. Le discours de Vladimir Poutine lors de la conférence de Munich sur la sécurité (2007) marque un tournant dans les visées internationales de la Russie. Dans ce discours, il vise directement les avancées de l’OTAN vers les frontières russes. Il se trouve en position de force après avoir résolu les problèmes internes de la Russie relatifs à l’économie ou encore en Tchétchénie. Ce discours a été marqueur d’une montée en puissance de la Russie, avive de récupérer une place de superpuissance perdue avec la chute de l’URSS. A partir de ce moment, Vladimir Poutine s’est plus ouvertement engagé dans ses ambitions géopolitiques au travers de la guerre de Géorgie en 2008 puis l’annexion de la Crimée en 2014 et enfin assez tragiquement de nos jours avec l’invasion totale de l’Ukraine. L’intervention de la Russie chez ses pays voisins s’explique par une politique étrangère forgée autour d’un “étranger proche” qu’il nous appartient d’étudier maintenant.

L’étranger proche : lieu d’expression d’une confrontation de deux mondes. une sphère d’influence sur les miettes de l’empire soviétique concurrencé par les États-Unis

Au lendemain de la chute de l’URSS, le pouvoir russe a tenté de retenir à sa portée ses anciens pays satellites. Une telle volonté a jeté  les jalons de la politique étrangère russe. En effet, le précepteur de cette politique se trouve en la personne du premier ministre des affaires étrangères de la Fédération de Russie : Andrey Vladimirovich Kozyrev (1990-1996). 

Ce dernier a participé activement aux accords de Bialowieza qui ont créé la Communauté des États Indépendants, une organisation interétatique visant à réunir les anciens pays du bloc soviétique. Cette communauté a vraisemblablement eu pour objectif de garder un lien entre la Russie et ses anciens satellites, mais aussi celui de créer un espace tampon aux portes de la nation russe : “l’étranger proche” (Ближнее Зарубежье). Dans cette zone, les pays sont proches culturellement, socialement et économiquement de la Russie. 

De nos jours, ces pays limitrophes sont tiraillés entre deux discours. Nous pouvons prendre tout d’abord le discours russe, désireux d’imposer le dogme de la tradition face à celui de la liberté promue par un monde occidental. Dans sa pratique autoritaire du pouvoir, Vladimir Poutine fait appel à l’Église orthodoxe russe afin d’exiger in fine des valeurs dites traditionnelles autour de la famille, du culte religieux puis d’une certaine manière du dévouement à la patrie. Nous retrouvons ce dernier point essentiellement dans les démonstrations à l’occasion des défilés militaires ou bien des célébrations de l’annexion de la Crimée et plus récemment l’invasion de l’Ukraine. Cette dogma renie les idéaux occidentaux de démocratie libérale auxquels Poutine s’oppose pour motif de décadence, voire de déclin civilisationnel et moral. Mais ce ‘déclin moral’ s’oppose à son autoritarisme liberticide en donnant une voix et des droits aux individus, aux citoyens, aux minorités, en somme des brèches dans une gouvernance dirigée par une main de fer. 

L’étranger proche est la scène de la confrontation de ces deux idées en dépassant le cadre des discours interposés des chefs d’États européens puis russe. Dans le cas ukrainien, l’entrée de l’Ukraine dans l’OTAN, voire la considération même d’une possible entrée, reste symptomatique d’une conquête des idéaux de libertés à en déplaire à Vladimir Poutine. Néanmoins, malgré l’appréhension du grand voisin russe, des pays comme la Pologne ou la Hongrie prennent paradoxalement le chemin du dogme des valeurs traditionnelles au travers des pouvoirs populistes en place actuellement dans ces pays. Viktor Orban ou le PIS ont recours à la même prêche des valeurs traditionnelles tout en gardant une distance avec la Russie hégémonique du fait de leur adhésion à l’OTAN comme gage d’indépendance. En sommes, nous pouvons observer une certaine bipolarité comme du temps de la guerre froide au travers d’une tension entre un monde démocratique et un monde reniant les valeurs démocratiques ou libérales. Cette confrontation n’en demeure pas idéologique, car cette confrontation ne propose de véritable idéologie solide comme du temps de la guerre froide. La constitution russe intègre les principes démocratiques cependant Vladimir Poutine renie les principes de libertés ouvertement.

Néanmoins, même si nous pouvons critiquer la volonté hégémonique et liberticide russe, nous ne pouvons renier le comportement étasunien au travers des intégrations de l’OTAN. Cette dernière n’a cessé de s’agrandir en englobant les pays limitrophes de la Russie, à en provoquer le Kremlin. Nous pouvons questionner l’existence de l’OTAN à l’heure où le pacte de Varsovie n’existe point. Nous aurions peut-être obtenu un tableau bien différent si la Russie avait été incluse dans une coopération sécuritaire à l’échelle européenne avec l’Union Européenne puis la Turquie afin d’assurer une future stabilité sur le continent au lendemain de la guerre froide. À l’inverse, les rapports de forces se sont construits de manière conflictuelle. Pourtant l’intégration russe dans d’autres domaines comme celui de l’économie  avait porté ses fruits au travers de l’entrée de la Russie dans le G7, le G20 et l’organisation mondiale du commerce, donc nous aurions pu assister à une réussite avec une intégration militaire potentiellement.

Face à l’avancée des frontières de l’OTAN, la Russie a voulu maintenir sa zone tampon dit d’étranger proche, mais de nos jours cette volonté est un échec. Cette zone à vocation à devenir le lieu d’expression du retour de la puissance hégémonique russe, mais l’adhésion des pays baltes et des anciens pays du pacte de Varsovie à l’OTAN puis à l’Union européenne a considérablement morcelé la sphère d’influence russe.  Le projet de zone tampon sur la frontière occidentale ne tient plus qu’à la Biélorussie et à l’Ukraine. La Russie tente donc le tout pour le tout afin de conserver un semblant de zone tampon, ce qui peut expliquer ses agissements en Géorgie (2008) et en Ukraine (2014 et 2022). Vladimir Poutine a pour dessein de maintenir cette zone hermétique coûte que coûte. Dans sa volonté, la Russie se base essentiellement sur une puissance militaire dans le but de pallier ses faiblesses qui font d’elle un colosse aux pieds d’argile qui nous appartient de voir enfin.

La Russie : Un puissance aux pieds d’argile. 

Ses difficultés internes et ses ressources limitées font de la Russie un colosse aux pieds d’argile. Ses difficultés sont premièrement d’ordre économique. Même si la Russie affiche des réserves de devises étrangères supérieures à 600 milliards de dollars, c’est une économie rentière basée sur le gaz naturel et le pétrole. Le climat actuel favorise la hausse du prix du baril de pétrole, néanmoins cette denrée reste fluctuante aux aléas des événements. En 2013-14, la chute du prix du baril avait entraîné la Russie dans une grave récession économique. Le pays affiche un niveau de développement élevé dans des zones urbaines telles que Moscou ou Saint-Pétersbourg, en opposition aux autres régions du pays qui restent sous-développées en termes d’infrastructures et d’investissements publics. À cela, s’ajoutent les difficultés monétaires de la devise russe : le rouble. Les politiques monétaires menées par la présidente de la banque centrale de Russie Elvira Nabioullina ont suscité la confiance des investisseurs étrangers, mais les fluctuations du cours des énergies et de l’actualité politique de la Russie ne peuvent que nuire aux efforts fournis. Le cours des événements va pousser à une fuite des capitaux vers l’étranger au détriment du rouble qui en sera sanctionné. Les nouvelles mesures économiques prises par les occidentaux risquent de miner d’autant plus ce fragile constat en provoquant une hausse de l’inflation. Parmi ces mesures, nous pouvons compter l’exclusion du Swift (le moyen d’échange entre les banques internationales permettant les règlements bancaires, le Swift fonctionne comme une messagerie sécurisée pour les banques du monde qui peuvent se transférer des sommes). 

À la lueur de ces sanctions, l’économie russe est vouée à étouffer, isolée du système mondial. Cet étouffement économique privera la Russie de ressources pouvant alimenter son complexe militaro-industriel, bien qu’elle ait montré par le passé une bonne capacité d’adaptation face aux sanctions subies en 2014. Face à une conjoncture de plus en plus sombre, nous pouvons également nous questionner sur la place de la Chine comme allié et partenaire de la Russie. Autrement dit, jusqu’à quand la Chine pourrait-elle être une alternative à l’occident pour à l’économie russe. Depuis quelque temps, les deux pays tentent de proposer une alternative au Swift tout en promettant la dé-dollarisation de l’économie mondiale en usant dans les échanges le rouble ou le yuan chinois. Nous verrons à l’avenir l’efficacité de ce couple russo-chinois. 

Finalement, la démocratie même en Russie représente une autre épine dans le pied du Kremlin. L’autoritarisme permet à Vladimir Poutine de diriger d’une main de fer toute la Russie, mais une telle force peut se retourner contre lui. Les manifestations anti-guerre dans les villes russes nous interpellent sur une possible colère latente qui ne peut qu’augmenter avec la dégradation d’un quotidien déjà compliqué par les manques de droits et les difficultés économiques. Les Russes veulent disposer de leurs droits et bénéficier d’une véritable démocratie, cette quête pourrait un jour mener à de grands mouvements tout comme en 2011 en fragilisant le pouvoir en place. À l’inverse de 2011, le Kremlin ne bénéficie plus d’une stabilité institutionnelle comparable.

Au terme de nos observations, nous pouvons comprendre cette nouvelle guerre en Europe comme étant la réminiscence d’une volonté hégémonique d’un pays envers des pays similaires économiquement, culturellement, historiquement, afin de démontrer une certaine vision de l’ordre du monde. Dans cet effort, la Russie n’est pas seule, elle retrouve face à elle d’autres acteurs comme les États-Unis ou l’Union Européenne qui deviennent des bouées de sauvetage pour les anciennes républiques soviétiques. Cet événement de notre actualité ne manquera pas de chambouler les équilibres fragiles de ce monde en rappelant encore une fois l’importance de la paix. 

Bibliographie : 

GERARD Mathilde, “D’un simple décret, Khrouchtchev fit don de la Crimée à l’Ukraine en 1954”, article pour le Monde, publié le 15.03.2014, disponible sur : https://www.lemonde.fr/europe/article/2014/03/15/d-un-simple-decret-khrouchtchev-fit-don-de-la-crimee-a-l-ukraine_4383398_3214.html

LUCIEN Jacques, “Chronique « Les mots secouent» «Ближнее Зарубежье» – L’étranger proche, partie de la patrie russe” article pour Libération, publié le 30.09.2020, disponible sur : https://www.liberation.fr/planete/2020/09/30/-l-etranger-proche-partie-de-la-patrie-russe_1800965/

DAGORN Gary et IMBACH Romain, “Guerre en Ukraine : peut-on écarter la Russie du réseau interbancaire Swift ?”, article pour le Monde, publié le 22.02.2022, disponible sur : https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2022/02/22/crise-ukrainienne-pourquoi-il-serait-difficile-d-ecarter-la-russie-du-reseau-interbancaire-swift_6114844_4355770.html

Mongrenier, Jean-Sylvestre, et Françoise Thom. Géopolitique de la Russie. Presses Universitaires de France, 2018

LIMONIER Kevin et PAWLOTSKY Vladimir, “La Russie une puissance en renouvellement ?”, La Documentation photographique, n°8126, décembre 2018, page 24.

PIPES Richard. Histoire de la Russie des tsars. Perrin, 2013

KASTUEVA-JEAN Tatiana, La Russie de Poutine en 100 questions, Tallandier, 2020